À la veille de la vaste restructuration administrative des établissements de santé,
les communautés culturelles craignent de voir leurs institutions perdre leur identité
ARIANE KROL
La Presse, Montréal
Dimanche 28 mars 2004
Au premier coup d'oeil, rien ne distingue l'Institut
canadien-polonais du bien-être des autres centres pour personnes agées. Un bâtiment
institutionnel sans signe particulier, comme il s'en est construit des dizaines dans les
années 60, ou des résidants à la chevelure blanche déambulent au rythme lent de ceux
que plus rien ne presse. Mais il suffit de faire quelque pas parmi eux pour entendre, voir
et sentir ce que l'endroit a de particulier.
Dzien dobry ! lance une infirmière à une vieille dame dont le visage s'illumine aussitôt.
Ici, tout le personnel parle polonais, qui est aussi la langue prédominante dans
l'affichage. A la cafétéria, les effluves odorantes du bigos (choucroute polonaise) nous
ramenent tout droit en Europe centrale. Pour les pierogis, il faut venir le
vendredi. Et si vous vous promenez dans les étages le mercredi apres-midi, vous
entendrez probablement l'accordéon d'Andrzej Kluz, le président du syndicat des
employés, qui fait danser les vieilles dames sur des airs traditionnels.
Pour les 126 résidants, dont la moitié sont âgés de plus de 85 ans, le temps s'est
arreté quelque part entre Varsovie et Gdansk. Et ce n'est pas qu'une question de
nostalgie folklorique. Environ 95% d'entre eux ne parlent que le polonais, l'ukrainien ou
le slovaque, meme s'ils ont vécu une bonne partie de leur vie au Québec. «En
vieillissant, les gens oublient le français ou l'anglais», dit Monika Szpotowicz,
titulaire d'une maîtrise en gérontologie, qui travaille à l'Institut trois jours par
semaine.
C'est pourquoi William Waychison est soulagé que sa mère de 87 ans ait pu entrer ici l'an
dernier. Meme si elle vivait à Montréal depuis 1935 et parlait couramment anglais, elle
ne communique plus qu'en ukrainien et en polonais depuis que son état de santé s'est
détérioré. «S'ils lui parlaient seulement en français, elle serait perdue», dit-il.
L'Institut est le seul centre d'hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) public a
caractere polonais au Québec. De nombreux membres de la communauté polonaise, qui compte
pres de 30 000 personnes a Montréal, craignent que la réorganisation des services de
santé qui se prépare a Montréal ne dénature l'établissement.
Pour se conformer à la loi 25, que le Québec a adoptée en décembre dernier, l'agence de
développement de réseaux locaux de services de santé et de services sociaux (l'ancienne
régie régionale) s'apprete a regrouper les établissements publics de l'île en 12
secteurs géographiques.
L'Institut canadien-polonais sera fusionné avec trois autres CHSLD et trois CLSC pour
former le Centre de santé et de services sociaux Hochelaga-Maisonneuve, Olivier-Guimond
et Rosemont.
Andrzej Kluz, président du syndicat des employés de l'lnstitut canadien-polonais,
égaie les résidants en leur jouant des airs traditionnels a l'accordéon. Dans les
années 60, Ladia Hadlaw, que l'on aperçoit ici a l'avant-plan, a recueilli des fonds
pour la construction de l'établissement. «Je suis née en Pologne et je vais mourir
ici», dit cette femme de 65 ans.
Imaginez la tête que ferait votre grand-mère du Lac-Saint-Jean si le CLSC la plaçait
dans un établissement unilingue chinois avec au menus du porc siu choy et du mapo tofu...
Comme en Chine
Le centre d'hébergement polonais n'est pas le seul a se sentir menacé. A l'Hôpital
chinois de Montréal, rue Viger, l'age moyen des 128 résidants est de 86 ans.
L'établissement compte six centenaires et de nombreux nonagénaires.
«Dans la société chinoise, la coutume est de les garder dans la famille autant que
pdssible, donc quand ils viennent ici, ils sont tres âgés», explique le directeur
général, Anthony Shao.
Le problème, c'est que la liste d'attente de cet établissement public unique au Québec
frise les deux ans. Avant d'arriver ici, les Chinois en perte d'autonomie sont souvent
placés dans une autre résidence, ou ils ne comprennent pas un mot, ne peuvent pas
s'exprimer et se voient servir des mets qui ne ressemblent à rien de ce qu'ils ont mangé
toute leur vie. Imaginez la tête que ferait votre grand-mère du Lac-Saint-Jean si le CLSC
la plaçait dans un établissement unilingue chinois avec au menu du porc siu choy et du
mapo tofu !
A l'hôpital chinois, 60% du personnel parle cantonais ou mandarin. Il y a cinq ans, la
Cour supérieure a reconnu que le centre d'hébergement avait le droit de poser comme
condition d'embauche que deux de ses infirmieres-chefs parlent au moins un dialecte
chinois, renversant ainsi une décision de l'Office de la langue française.
«Dans une grosse organisation, la chose qui est importante pour nous l'est moins pour
d'autres. Est-ce qu'il y aurait cette volonté de préserver un poste qui exige de parler
la langue ? On ne pense pas», souligne Anthony Shao.
Il est d'autant plus inquiet que la fusion des établissements fera disparaître les
conseils d'administration de chacun d'eux et permettra en théorie de déplacer les
employés d'un centre a l'autre.
Au-delà des gens, il y a aussi les pierres. Ladia Hadlaw a consacré d'innombrables
soirées à recueillir des fonds pour la construction de l'Institut polonais dans les
années 60. Aujourd'hui âgée de 65 ans, elle ne voudrait pour rien au monde habiter
ailleurs, meme si elle s'exprime tres bien en anglais. «Je suis née en Pologne et je
vais mourir ici», dit-elle avec fougue.
Les communautés juive, anglophone, italienne et chinoise redoutent elles aussi que les
fusions ne les dépossedent des édifices qu'elles ont financés.
«La loi 25 dit qu'au moment ou il y a des fusions, les structures et les édifices
deviennent la propriété de l'instance locale», souligne Avrum Orenstein, avocat et
président de la Commission des établissements publics juifs. «Je n'ai jamais pensé que
la loi avait été adoptée pour prendre des actifs qui n'appartiennent pas au
gouvernement, je me fie à la bonne foi des gens. Mais nous avons soulevé le probleme et
j'espère que le ministere va le régler», dit-il. La propriété des édifices est
étroitement liée au sentiment d'appartenance, plaident les communautés. «La fondation
St.Andrew va chercher ses fonds parmi les membres de la communauté presbytérienne. Ils
savent très bien qu'on a tres peu de résidants presbytériens, mais ce sont leurs
édifices. Je ne serais pas en mesure d'offrir la meme qualité de services si je n'avais
pas cet engagement de la communauté», dit Carole McDonough, la directrice générale des
CHSLD Father Dowd, St.Andrew et St.Margaret, qui peut compter sur l'aide de centaines de
bénévoles et de trois fondations. C'est ainsi que St. Margaret a récemment reçu pres
de 40 000 $ pour l'installation d'une salle de stimulation sensorielle destinée aux
aînés en perte d'autonomie et la formation du personnel.
L'apport des fondations est visible partout dans les établissements des communautés
culturelles. A l'Hôpital chinois, toutes les chambres sont équipées de lits
électriques et de rails prêts à recevoir un lève-patient, un appareil qui se trouve déjà
dans la moitié d'entre elles. La fondation de l'Institut canadien-polonais a payé
l'installation de terrasses et l'aménagement de la salle de récréation. Et la
communauté juive de Montréal, qui compte environ 9000 personnes, contribue
généreusement à ses centres d'accueil, à son centre de soins palliatifs ainsi qu'à des
établissements de santé largement fréquentés par l'ensemble des Montréalais, comme
l'Hôpital général juif et l'Hôpital juif de réadaptation. «C'est une partie de notre
religion, nous devons donner, nous devons faire des contributions», résume Avrum
Orenstein.
La culture, c'est ce qui reste quand on a tout oublié, écrivait le Français Édouard
Herriot. Dans une résidence pour personnes âgées, c'est aussi souvent la seule chose qui
permet de se souvenir.
Québec cherche une solution
Le grand remue-ménage du printemps est commencé dans le réseau de la santé. Partout
au Québec, les ex-régies régionales se préparent a fusionner les hôpitaux, les CLSC
et les CHSLD voisins. A Montréal, plusieurs communautés craignent que les centres
d'accueil qu'elles ont construits pour leurs aînés perdent leur identité.
L'hôpital Santa Cabrini et son centre d'accueil Dante, soutenus par la communauté
italienne, l'hôpital St. Mary, construit par des catholiques irlandais, les CHSLD St.
Andrew, St. Margaret et Father Dowd, l'Institut canadien-polonais du bien-être, l'Hôpital
chinois de Montréal et trois centres destinés à la communauté juive (Mont-Sinai,
Maimonides, CHSLD juif) ont tous invoqué leur caractere culturel particulier pour ne pas
etre fusionnés aux autres établissements de leur quartier.
Le directeur de l'agence de développement qui a remplacé la régie régionale de
Montréal, David Levine, se fait rassurant: «L'objectif de préserver leur culture, leur
milieu, de desservir leur communauté, de maintenir les employés avec cette capacité de
parler leur langue est acquis», a-t-il indiqué en entrevue a La Presse cette semaine.
«Ou ça prendra un amendement à la loi pour permettre une exclusion ou il faudra que nous
trouvions un modele a l'intérieur d'un centre de santé (l'établissement qui résultera
de la fusion des CLSC et des centres d'hébergement) pour que ces entités maintiennent
une certaine autonomie, un conseil d'administration ou un conseil dont le centre de santé
sera obligé de tenir compte», dit David Levine.
Les représentants des communautés comptent bien profiter des consultations et des
assemblées publiques d'information des prochaines semaines pour relancer l'agence.
«Dans une prochaine réunion, on a l'intention de demander s'il (David Levine) va
recommander un amendement à la loi, s'il a un engagement ferme», dit la directrice
générale de l'Institut canadien-polonais, Anna Brychcy.
Le ministre de la Santé, Philippe Couillard, veut voir les recommandations que déposera
l'agence de Montréal à la fin du mois d'avril avant de se prononcer.
«Il y a une grande sensibilité a l'égard des communautés ethniques et de leur
appartenance a leur établissement», assure sa porte-parole, Cathy Rouleau. Mais «il
n'est pas question pour nous de faire des amendements à la loi 25 pour l'instant»,
ajoute-t-elle.
Il est difficile de voir jusqu'où Québec est prêt à aller dans le compromis. «On partait
du principe que la loi et les regroupements s'appliquent à tous. Il va y avoir des
exceptions, particuliérement à Montréal, mais il est hors de question pour nous
pour que l'exception devienne la norme», indique Cathy Rouleau.
akrol@lapresse.ca
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